Dire stop aux violences scolaires ....

Sa fille s'est suicidée le 13 février 2013, à 13 ans, en se pendant dans sa chambre avec un foulard. « Belle, intelligente, souriante, joyeuse et bonne élève », Marion Fraisse n'a laissé à ses parents que peu d'indices d'un tel mal-être et du drame qui allait survenir. Bonne élève, c'est le principal « tort » qui lui a justement valu les brimades, les insultes répétées, les humiliations d'un groupe d'élèves de sa classe pendant plusieurs mois. Après la sidération face à l'impensable, et « la douleur de la mort, une douleur qui ne vous quitte pas pendant des mois, comme si on vous arrachait le cœur », et ce « silence, cette absence à laquelle on ne peut croire », Nora Fraisse, la mère de Marion, a été envahie par la culpabilité et les questions : « Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Je n'avais que ce mot dans la tête. Qu'est-ce qu'on avait raté ? Pourquoi je l'ai laissée seule à la maison ce jour-là ? Pourquoi je n'ai pas pu la sauver quand je l'ai découverte ? Pourquoi nous n'avons pas vu et compris sa détresse avant ? C'est terrible, c'est 24 heures sur 24, je ne m'en remettrai jamais. »

Les parents ont d'abord pensé à une peine de cœur, la veille d'une Saint-Valentin. Ils ne découvriront que quelques jours plus tard, en lisant Le Parisien, que Marion avait laissé deux lettres pour dénoncer le harcèlement dont elle était victime et expliquer son geste.

Le harcèlement scolaire touche aujourd'hui un élève sur dix, soit 1,2 million d'enfants. 61 % des élèves harcelés disent avoir des idées suicidaires, 22 % n'en parlent à personne. Aujourd'hui, Nora Fraisse a « apprivoisé cette culpabilité qui ne [l']empêche plus d'agir ». Elle a décidé de témoigner en publiant un livre aux éditions Calmann-Lévy, Marion, 13 ans pour toujours, et en créant une association, Marion la main tendue. Pour dire stop. « Pour qu'on arrête les beaux discours. Je veux que cela change, ce n'est plus possible comme ça. Le drame de Marion aurait pu être évité. Il faut défendre et protéger les harcelés. Ce livre n'est pas une thérapie personnelle, c'est un "J'accuse" », explique-t-elle, une émotion et une douleur sourde toujours présentes dans la voix, mais exprimées avec une dignité admirable, accompagnées d'une détermination sans faille.

Une détermination renforcée par la « méchanceté » et la « lâcheté » des adultes après le suicide de l'adolescente. « Nous avions besoin de savoir que l'institution scolaire partageait notre peine, endossait ses responsabilités, nous épaulait et même nous précédait dans la recherche de la vérité. Au lieu de cela, elle s'est placée sur la défensive, comme si nous, les parents de Marion, étions des gêneurs, des ennemis », raconte Nora Fraisse dans son livre, ajoutant : « Le monde scolaire a fait bloc contre nous. » Certains passages décrivant le comportement des uns et des autres sont proprement hallucinants...

Cet abandon des adultes, ou cette volonté de détourner la tête plutôt que de voir ce qui se passe sous leurs yeux n'est pas un cas isolé. C'est ce que l'on peut constater à travers le documentaire Souffre-douleurs, ils se manifestent, qui sera diffusé dans l'émission Infrarouge, mardi 10 février sur France 2. Des victimes de harcèlement et des parents témoignent à visage découvert. Ceux de Matteo racontent ainsi avoir prévenu plusieurs fois le principal de l'établissement que leur fils subissait coups et insultes répétés parce qu'il était roux. « On nous a répondu qu'il fallait bien une tête de turc, que c'était normal », se souvient le papa, qui cite la seule réponse que le chef d'établissement a trouvée face à leur désarroi : « Il faut que Matteo se blinde, il n'est pas dans le monde des bisounours. » L'adolescent de 13 ans s'est suicidé, en se pendant chez lui à une barre de traction.

« Il est temps de casser l’Omerta à l'école. Quand quelqu'un fait une faute ou est coupable d'un manquement dans cette institution, elle est souvent surprotégée par la hiérarchie. Il faut étouffer, ne surtout pas faire de vagues. Nos enfants sont morts et on ne peut rien faire, on nous demande presque de nous taire », s'insurge Nora Fraisse, dans une colère froide et maîtrisée. Elle ne fait cependant pas d'amalgames et ne met pas tous les enseignants ou chefs d'établissements dans le même panier. Elle réclame juste que les choses changent : « Il faut faire plus de prévention autour de ce fléau, trop tabou jusqu'aujourd'hui. Il faut former tous les acteurs, dans les écoles mais aussi les associations qui s'occupent d'enfants, il faut soutenir les professeurs qui tentent de remettre l'autorité au coeur de leurs classes et leur donner les moyens de le faire. Il faut enfin davantage d'infirmières et de médecins scolaires dans les collèges. Il s'agit d'un véritable problème de santé publique. »

Les pouvoirs publics, justement, en ont pris conscience depuis quelques années, notamment à travers le travail d'Eric Debarbieux, chercheur et délégué ministériel chargé de la prévention et de la lutte contre les violences en milieu scolaire sous Luc Châtel déjà, puis Vincent Peillon, Benoît Hamon et enfin Najat Vallaud-Belkacem : « Des solutions sont apportées sur notre site agircontreleharcelementalecole.gouv.fr., avec un numéro d'appel national pour les victimes 
(0808 807 010). Aujourd'hui, il existe un référent "harcèlement" dans chaque département, de plus en plus de professeurs et d'encadrants sont sensibilisés au sujet, des infirmiers et des médecins scolaires sont en train d'être formés spécifiquement sur la question », explique-t-il, reconnaissant que cela n'est pas suffisant. « La marge de progrès est encore énorme mais les choses sont en cours et cela ne doit plus s'arrêter. »

« Le problème vient aussi du fait que le harcèlement ne se fait plus seulement à l'école, mais se poursuit à l'extérieur et sur les réseaux sociaux. Et il est parfois compliqué d'identifier clairement ces dérives », reconnaît Eric Debarbieux, qui regarde à l'étranger quelles solutions seraient susceptibles de fonctionner ici : « La Finlande, avec son programme Kiva, a été la plus efficace dans la lutte contre le harcèlement scolaire en le divisant par trois en dix ans. Ils apprennent d'une part aux témoins à refuser le comportement des petits tyrans, qui ont besoin d'un public, et dialoguent d'autre part avec ces mêmes harceleurs pour influer sur leurs agissements. »

Ces observations n'empêchent pas le délégué ministériel de pointer les failles du système français : « On ne peut pas traiter le harcèlement efficacement si nous n'avons pas d'équipes stables et régulées dans les établissements, si nous ne faisons pas diminuer les conflits entre adultes. » Ce dernier va plus loin : « Il faut accorder davantage d'importance à la parole de l'enfant et à son bien-être. L'école ne doit pas être qu'une transmission de savoirs. »

Vendredi, en déplacement dans un collège parisien, la ministre de l'Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, a affirmé que le harcèlement scolaire était une priorité pour ses équipes. Elle a annoncé qu'un courrier serait envoyé à tous les enseignants afin d'être sensibilisés au sujet, que les formations seront renforcées, notamment dans le premier degré, et que, comme « l'école ne peut pas tout », « elle devra développer des partenariats avec la justice, la police, les collectivités, les associations, les réseaux de santé pour que les élèves victimes ou auteurs et leurs familles puissent bénéficier des soutiens adaptés ». Un début, un premier pas. Pendant que la parole continue de se libérer...

Article Républicain Lorrain paru le 7 février 2015